Sur les genoux du chef Yellow Calf

Est-il possible d’imaginer que la visite d’une réserve indienne du Wyoming par un enfant de 6 ans ait pu entraîner un déferlement créatif si grand qu’on retrouve aujourd’hui disséminées sur la planète MUSIQUE les traces des compositions de ce même petit garçon – devenu aveugle par la suite et artiste de rue pendant plus de 25 ans – un peu partout sur les sphères jazz, contemporaine, rock, hippie, World, électronique, avant-garde et sur la trame narrative et musicale d’un film comme THE GREAT LEBOWSKI?

Louis Thomas Hardin (il s’est appelé Moondog par la suite) a laissé après sa mort un héritage musical énorme, mais la marginalité du « Viking de la 6ème avenue » persiste même après sa mort et ce au travers d’une sorte d’absence de reconnaissance de la part du grand public. Bien triste tout ça. Constatant qu’une renaissance de l’intérêt pour son oeuvre est indéniable depuis quelques années, autant y ajouter mon grain de sel. Je l’avais déjà fait ici et ici.

Le petit Hardin, donc. Fils de prêtre épiscopat. Reçoit une batterie en carton pour son anniversaire à l’âge de 5 ans. S’assoie sur les genoux du chef Yellow Calf de la tribu Arapaho pour battre le rythme de la Danse du Soleil. Perd la vue à 16 ans après avoir manipulé un bâton de dynamite. Vous avouerez que ça fesse!

Étudie la musique en braille: violon, alto, piano, orgue, chant basse. Part à New-York en 1943 avec 60 dollars en poche. Discute musique et composition avec Arthur Rodzinski, Leonard Bernstein ou encore Arturo Toscanini et Stravinsky qui lui permettent d’assister à des répétitions d’orchestre.

1947: Vêtu de façon très particulière (allure ecclésiastique, longue cape de moine à capuche, dchemise marron, foulard marron, chaîne d’argent, pointe de flèche Indienne), il porte le pseudonyme MOONDOG. Percussionniste de formation, il développe ses propres procédés rythmiques sur des compositions en 5 temps. « La race humaine s’éteindra dans un tempo de 4/4 », dit-il. Il n’avait pas encore entendu le beat-box et l’infâme Auto-Tune!

Moondog a par la suite développé un style qui lui est propre, empruntant à la musique classique de nombreuses subtilités apprises en autodidacte (contre-temps, contrepoint, improvisation canons). Au début des années 50, il s’intéresse à la mythologie germanique, aux langues anciennes, au vieux norrois et aux sagas nordiques. Il opte donc pour un costume de viking, abordant un casque à cornes et une lance, se baladant ainsi en plein milieu de Manathan.

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Entre 1951 et 1952 Moondog fait la rencontre de Charlie Parker pour qui il compose le morceau Bird’s Lament, une chaconne, avec un accompagnement de quatre mesures, sur lequel une ligne mélodique libre est joué par un saxophone alto, l’instrument de Charlie Parker, avec un obbligato joué par un saxophone baryton. À noter le réglage inhabituel de la contrebasse: La corde de MI est accordé en RÉ et celle de LA en SOL, de sorte que les deux cordes du bas sont une octave au dessous des deux plus hautes, ce qui permet au musicien de jouer deux parties, la partie supérieure en contre-temps. Moondog a aussi développé une symphonie en un seul mouvement de mille mesures. Il faut quatre chefs d’orchestre pour la diriger! Il s’agit de compositions pour trompettes et cors français qui rappellent certaines œuvres de Wagner et de Jean Sébastien Bach.

Le compositeur quitte l’Amérique en 1977 pour s’installer en Allemagne. Plusieurs albums et compositions témoignent de la richesse de ses travaux. Pendant ce temps à New York, les citoyens croient que leur Viking est décédé, constatant le Moondog’s Corner vide de son habituel occupant. Quelques concerts dirigés par Hardin lui-même sont organisés en France au début des années 90, au grand plaisir des spectateurs et des musiciens présents. En 1995, Hardin est convié par Elvis Costello à venir participer au Meltdown Festival, où étaient présent le London Brass et le London Saxophonic. Moondog y a enregistré Sax Pax for a Pax en 1997, album composé de titre de Moondog revisités.

Le 8 septembre 1999, peu avant minuit, Louis Thomas Hardin décède à l’hôpital évangéliste de Münster alors qu’il écoutait du Camille Saint-Saëns. Dans sa chambre se trouvaient étalées tout autour de lui des centaines de partitions en braille. Il s’agissait d’un travail colossal que Moondog avait amorcé deux ans auparavant, intitulé 200 Clubs. Personne ne connait réellement le contenu de ce travail.

Les crypto-numérologues seront heureux d’apprendre que Moondog voyait en le chiffre 9 la clé qui permettait de décrypter l’univers et qu’il était à quelques minutes de mourir le 9/9/99.

« Je pense qu’il fait parti de ces hommes qui remontent le temps en rêve et qui sont capables de penser la même chose que les ancêtres-musiciens, car il a recommencé au tout début de l’histoire de la musique (la musique Amérindienne : quasiment préhistorique) et il a ensuite refait au cours de sa vie le parcourt en accéléré de ce que les autres musiciens ont mis des siècles à chercher » (Jean Jacques Lemêtre, 2014)

SOURCES

www.fr-moondog.com
https://prezi.com/pvwhmvvuhnxx/moondog/
http://www.lesinrocks.com/2000/03/14/musique/moondog-une-vie-de-chien-11220405/

Moondog – Here’s To John Wesley Hardin

Dedalus + Muzzix

On retrouve l’influence et les compositions de Moondog sur les oeuvres des artistes suivants : Philip Glass, Steve Reich, Stereolab et aussi

Kenny Graham And His Satellites (1959)
Big Brother & the Holding Company (1967)
The Insect Trust (1970)
Fritz Storfinger (1981)
John Fahey (1985)
Paul Jordan (1987)
Stephan Eicher (1989)
Lovechild (1990)
Motorpsycho (1993)
Hanns Kennel (1995)
Koto Vortex (1996)
Kronos Quartet (1997)
Shanmen (1998)
Tomohide Midori (1998)
NRBQ (1998)
Mr Scruff (1999)
Morgan Fisher (2000)
Antony And The Johnsons (2005)
Le Coq (2005)
Xenia Narati (2006)
Joanna MacGregor / Britten Sinfonia (2006)
Jens Lekman (2007)
Stefan Lakatos and Andreas Heuser (2009)
The Kilimanjaro Darkjazz Ensemble (2009)
Hobocombo (2014)

* intéressés par le phénomène Moondog : joignez-vous à la campagne de socio-financement du film THE VIKING OF 6th AVENUE.

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